DATACENTRE D’ART

Étienne Cliquet

? • © 2015

Circuit béant

Bord et milieu du Net

La forme de la carte découle de la manière dont a été mis à plat la surface terrestre, sa projection cartographique. Telle une orange qu’on aurait épluchée en un seul tenant, sa découpe suit le tracé des principaux câbles de fibre optique qui permettent à Internet de fonctionner. L’infrastructure d’Internet au lieu d’être représentée au centre de la carte se retrouve être le contour même de la carte, les bords du monde. Ce processus met l’Antarctique au centre comme espace le plus éloigné de toute connexion Internet. En revanche, les pays les mieux connectés comme l’Europe se retrouvent en marge de la carte et disloqués en petits bouts. C’est le cas de la France dont on a bien du mal à reconstituer la forme qu’on lui connait.

Le dessin de la carte a été généré par un programme informatique à partir d’un système d’information géographique (SIG) puis reproduit sur le mur avec un robot piloté par ordinateur sur le mur du datacentre de la société Fullsave à Labège avant d’être entièrement peint à la main. Le boîtier placé au milieu du mur est un thermomètre électronique. Il préexistait et nous l’avons intégré à la carte.

Placé dans un endroit sécurisé, cet atlas est paradoxalement inaccessible au public. Cette situation rappelle les peintures rupestres situées au fond des grottes dont les historiens savent aujourd’hui qu’elles n’étaient pas faites pour être vues (les personnes initiées venaient les peindre sur place à la lueur des lampes à huile). Comme les grottes, les datacentres sont des endroits fermés et frais. Ils pourraient bien être l’équivalent de nos musées ou de nos bibliothèques.

Datacentre d’art

Préface de Cécile Poblon

Datacentre d’art est l’énoncé programmatique d’une œuvre au long cours d’Étienne Cliquet qui prend place dans des centres de données informatiques plutôt que dans des lieux d’exposition dédiés. La vocation publique de l’action et de la situation est incertaine: les datacenters sont des endroits privés et de par leur activité, hyper sécurisés. La pratique active, réactive, interactive d’Étienne Cliquet hors des cadres déterminants de l’art pour l’art (l’espace de, le commentaire sur) remet l’ouvrage sur le métier. Quel est le devenir public de Datacentre d’art?


Convoquant l'art pariétal à l'ère du net, deux premières peintures murales ont été réalisées dans la salle blanche de la société Fullsave à Labège et au sein du supercalculateur de l'université Laval à Québec. Étienne Cliquet conçoit des cartographies inédites, des mappemondes comme figuration tangible d'une réalité numérique. Ainsi Circuit béant restructure les territoires selon l’implantation intercontinentale des câbles de fibre optique et leur degré de connexion internet (contre toute logique de représentation dominante, les pays les plus connectés sont désarticulés et excentrés). Allée froide propose une lecture spatio-temporelle des migrations humaines.

Étienne Cliquet élabore œuvres et expositions dans un contexte qui pose une équivalence entre des lieux physiques et emblématiques qui fonctionnent à l’inverse l'un de l'autre dans la visibilité́ de leurs activités. Quand le datacenter est évidemment sans accès physique public, le centre d’art (qui assume des missions de service public) est attendu sur le fait de trouver audience (forte, croissante, diversifiée). Collaborer concrètement avec les deux entités professionnelles imbriquées symboliquement dans Datacentre d’art, c’est être dans une pensée qui se pratique où chacun est en mesure de questionner ses usages propres.

C’est par exemple considérer et produire conjointement une publication de l’œuvre inhérente à sa nature et mobile dans son contexte d’inscription. Une publication dans toutes les acceptions du terme, puisque l’enjeu de porter Datacentre d’art à la connaissance du plus grand nombre se traduit par la parution d’articles et de photographies dans des périodiques généralistes, spécialisés et en ligne, avec la conception d’un site dédié (hébergé par la société accueillant la peinture Circuit béant), invitant à une lecture intuitive et transversale du travail. La passation de l’expérience par l’oralité est corrélative à la démarche mais nous nous adressons là, à chaque rendez-vous (rencontre privée ou publique, conférence) à une communauté distincte, à des amateurs et des praticiens (de l’art, du livre, du numérique) plutôt qu’à un «grand» public anonyme, usager et indéterminé.


L’œuvre d’Étienne Cliquet n’a rien de spectaculaire (d’ailleurs, il peut intervenir dans l’indifférence des salariés—c’est un élément qui échappe à toute forme de médiation impérative). C’est un art de l’activité critique et de l’infiltration douce. Et dans l’actualité des débats sur la neutralité historique et mise à mal d’internet, l’installation d’une œuvre au cœur d’un centre de stockage de données informatiques ne questionne pas seulement les conditions d’existence de l’œuvre.  – l’espace public comme l’espace du Net comme bien commun.


Cécile Poblon
Directrice et curatrice
BBB centre d’art, Toulouse

Allée froide

Le Colosse

Le supercalculateur Colosse.

Le supercalculateur Colosse de l'Université Laval à Québec a été inauguré en 2009 à l'intérieur d'un ancien accélérateur de particules Van de Graff en forme de silo en béton recouvert d'une sorte d'exo-squelette en acier. C'est un repère sur le campus qui cache en réalité des rangées d'ordinateurs sur trois étages mobilisés pour du calcul scientifique dans différents domaines (biologie, physique, chimie, etc.).

L’allée froide.
L’allée chaude.
Caillebotis permettant à l’air de circuler à travers les étages.
Crochet datant de l’accélérateur Van de Graff.
Grappe de serveurs dans l’allée chaude et emplacement pour des baies de serveurs à venir.
Serveurs en rack.
Connectique.
En attendant devant la porte du supercalculateur avec le matériel de peinture.

Trou noir

Origami

Trou noir (détail), origami de papier lin et coton fait-main, méthyl de cellulose, 2011.

Circuit béant

Carte peinte

Circuit Béant, Labège, juillet 2013 (photographie: Yohann Gozard).

Allée froide

Interrupteur

À une vingtaine de mètres environ de l'entrée primitive de la grotte et à une quinzaine de mètres de l'entrée actuelle, un mammouth finement gravé se distingue sur la paroi gauche (sud). Un interrupteur avait été installé anciennement à cet endroit, mais la figure était alors inconnue. Le support métallique de l'interrupteur a été scellé dans la partie inférieure de l'animal qui fut découvert tardivement par les guides de la grottes.


Michel Lorblanchet à propos de la grotte du Pech Merle, Art pariétal: grottes ornées du Quercy, éditions du Rouergue, 2010, p.34.